Requiem pour usine abandonnée (31/03/2011 - Fray Bentos)

par Guéno  -  31 Mars 2011, 07:30  -  #Carnet de route

Direction le littoral (28 et 29/03)

 

    Retour vers l'Ouest. Vaches, chevaux, quelques moutons... Vaches, chevaux, moutons... Tout au long de la route, s'étend une plaine sans relief. Le regard s'épuise dans la contemplation de ce vert infini. Seules quelques estancias et quelques palmiers parviennent parfois à le retenir. Songeurs, nous laissons éparses dans la campagne uruguayenne des rêveries inachevées, accrochées aux rares reliefs tels ces lambeaux de tissus ayant fini leur vol sur des rangées de barbelés. Si le pays ressemble comme une sœur à une Europe latine, c'est aussi une contrée résolument rurale !

 

    Au niveau de la ville de Mercedes, nous traversons le Río Negro, ou plutôt le Río Hum (Vince, ça ne s'invente pas !), comme l'appelaient les indiens locaux avant que leur extermination jusqu'au dernier ne fasse de l'Uruguay un pays sans indigène (quand homogénéité rime avec perte de saveur...). Après quatre heures de trajet, nous parvenons à Fray Bentos et notre route s'achève enfin. Tout ici respire la tranquillité, exceptée la sarabande des indispensables mobylettes. Sous un brûlant soleil, loin des vents frais de Montevideo, la grosse bourgade offre ses charmes discrets faits de placettes accueillantes et de maisons basses endormies.

 

SANY4589A l'entrée du stade de Fray Bentos

 

    Après une assez longue marche, nous échouons dans un camping qui au premier abord semble abandonné. Seuls les aboiements des chiens sont des signes de vie... Un peu à l'écart du centre de la petite cité, il s'agit en fait du siège du club de football local, l'AC Anglo. Rudimentaire mais fonctionnel : un carbet pour manger, de l'électricité, et une douche chaude. Pour seuls voisins, une petite famille d'Uruguayens installés à l'année dans un bus aménagé qui serait bien en peine s'il devait remplir sa fonction d'origine, et le Río Uruguay. En Guaraní, Uruguay signifierait "le fleuve où vit l'oiseau". D'une largeur telle que l'on distingue à peine la rive argentine, lerío change de couleurs au rythme de la course du soleil. Lascif, il semble ne pas s'écouler, comme refusant de quitter un lit si agréable pour retrouver la houle de l'Atlantique. Nous passerons ainsi trois nuits agréables dans ce camping oublié, des nuits chaudes et douces comme la soie, veillés par les étoiles et réveillés par le chant des "kikiwis" (oiseaux de la famille des passériformes, au ventre jaune, et dont le cri imite ce son si particulier : ki-ki-wi !).

 

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Le Río Uruguay au coucher du soleil


Heurs et malheurs en bordure du río (30/03)

 

    Lors de notre troisième jour à Fray Bentos, en nous promenant en aval du fleuve, nous découvrons l'ancien Parc Industriel Anglo, une cité dans la cité. Ou, plus précisément, une ville-fantôme impressionnante, à l'atmosphère mystique, où tout est à l'abandon au milieu d'un cadre splendide de palmiers et de lapachos venant tremper leurs racines dans les eaux du Río Uruguay. Fondée en 1859, Fray Bentos s'agrandit très vite en parallèle de la réussite de son saladero (une usine de salaison de la viande), qui acquit une renommée internationale. Cette fabrique, propriété de Liebig, atteint son statut de fleuron de l'industrie agro-alimentaire grâce à la production d'extrait de viande à partir de la formule découverte par l'Allemand du même nom. Dans les années 1920, suite à l'arrivée de fonds anglais, l'entreprise changea de main et fut nommée Frigorífico Anglo. Surfant sur les opportunités, elle fit fortune en fournissant – ironie de l'Histoire – les alliés durant la Seconde Guerre Mondiale. Mais l'usine ne sut pas s'adapter aux bouleversements industriels et stoppa ses activités dans les années 1970, laissant sur place des tonnes de béton... et plus de vingt-mille ouvriers sur le carreau !

 

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    Reléguée dans l'oubli, la ville a de nouveau fait la une des journaux en 2006-2007, à l'occasion de ce qui a été appelé la « guerre du papier ». Deux groupes industriels, Botnia (finlandais) et Ence (espagnol), ont eu l'idée d'y construire deux énormes fabriques de pulpe de cellulose en bordure du Río Uruguay, l'eau étant indispensable au fonctionnement des usines. Mais, rapidement, les Argentins s'opposèrent à ces projets en raison de la contamination possible du fleuve (et peut-être par peur de la concurrence...) : dans un premier temps, ce furent les habitants de la ville de Gualeguaychú qui fermèrent la frontière via un blocus du pont Libertador General San Martín ; puis leur mouvement fut relayé par le gouvernement lui-même, accusant l'Uruguay de violer les règles concernant l'utilisation de leur environnement partagé. L'administration de Tabaré Vázquez réagit en reprochant à son grand voisin d'entraver le commerce et de s'ingérer dans ses affaires (grande manne d'argent pour la région via l'emploi envisagé de dix mille ouvriers). Cela déboucha sur une assez grave crise diplomatique qui affaiblit largement le Mercosur (marché libre sud-américain), incapable de se poser en interlocuteur valable dans la résolution du problème. Aujourd'hui, seule l'usine finlandaise est implantée, au Nord de Fray Bentos, et si les tensions sont apaisées, des cicatrices persistent toutefois dans les relations entre les deux territoires.

 

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L'ancien embarcadère à partir duquel des bateaux descendaient le fleuve 

pour livrer les produits de l'usine Frigorífico Anglo

 

Elle sert à cela : cheminer !

 

    Nonobstant ces quelques vagues, l'Uruguay est aujourd'hui un havre de paix, où l'on peut se consacrer en toute tranquillité à sa passion pour la Celeste (la sélection uruguayenne de football) et aux derbys enflammés entre le Nacional et le Peñarol, les deux principaux clubs de la capitale, dans le mythique stade Centenario... Pour la première fois en 2004, après des années de gouvernement libéral, la gauche a remporté les élections présidentielles avec le Frente Amplio et à sa tête le socialiste Tabaré Vázquez. Celui-ci est parvenu à faire baisser de façon importante la dette, le chômage et la pauvreté. De fait, la même coalition a été réélue en 2009 (avec cette fois-ci José Mujica comme chef de file), remportant une majorité absolue dans les deux chambres. Le treillis des militaires est ainsi désormais loin derrière, même si ses traces ne sont pas, là non plus, enterrées : très démocratique, le pays a organisé par deux fois un référendum (1989 et 2009) qui s'est achevé de manière similaire, plus de la moitié de la population refusant l'abrogation de la loi d'amnistie. Peur de son propre passé ? Un peuple sans mémoire est pourtant promis à un avenir hésitant... Malgré tout, les revendications en faveur du jugement des criminels fleurissent sur les murs gris. Et il y aurait de quoi ! La dictature qui dura de 1973 à 1984 mena en effet un programme très répressif : elle dissolut les partis politiques, suspendit la Constitution, emprisonna à tour de bras et participa à l'opération Condor avec zèle (les escadrons de la mort liquidant les opposants, en particulier ceux de la guérilla Tupamaros).

 

    Pour clore cet article sur une note optimiste, je ferai appel à Eduardo Galeano, le plus célèbre écrivain uruguayen actuel : « Je me rapproche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. Je chemine à dix pas de l’horizon et l’horizon s’enfuit dix pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne l’atteindrai. A quoi sert l’utopie ? Elle sert à cela : cheminer. » Nous non plus nous ne sommes pas prêts de stopper notre marche. Jusqu'à l'utopie ?

 

Fray Bentos, le 31/03/2011

Guéno

 

DSCF0635Suite de notre défi "un footing par pays" : 45 minutes

sous un soleil de plomb dans les rues de Fray Bentos

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GUITTARD 29/05/2011 16:31



Il n'y a pas de mots : toujours de belles photos et des récits d'une très grande richesse.


Vous êtes très courageux de vous astreindre au footing malgré les conditions climatiques et les difficultés du pays.


Bise


Eliane Michel