Patagonie rebelle (27/02/2011 - Coyhaique)

par Guéno  -  27 Février 2011, 10:00  -  #Carnet de route

     A nouveau immobilisés dans l'attente d'un bateau (cette fois-ci, celui qui va nous mener sur l'île de Chiloé), et alors que le monde tourne à toute vitesse (une petite pensée pour les insurgés libyens et les sinistrés de Christchurch), c'est à Coyhaique que nous décidons de tuer le temps. Si cette ville ne compte que 45 000 habitants, elle jouit d'un dynamisme particulier car elle est la « capitale » de la région XI du Chili. Cette région, nommée Aysén, est un territoire immense de près de 110 000 km2 où terre, mer et îles s'entremêlent en permanence. Elle est la moins peuplée du pays avec environ 100 000 habitants (soit une densité inférieure à 1 habitant/km2, alors que la moitié de la population réside dans la ville principale, si vous m'avez bien suivi !!).

 

DSCF0506.JPGDepuis la Réserve Nationale de Coyhaique

 

SANY3246.JPGPour ceux qui en doutaient, je ne chôme pas...

 

    La petite cité de Coyhaique ne présente pas en soi de grands attraits ni de monuments historiques. En effet, au cœur d'une terre de pionniers, elle ne fut créée qu'en 1929, où on l'avait alors appelée Baquedano (c'est une manie chilienne que de systématiquement nommer villes, rues, écoles, etc, du nom de héros de la Guerre du Pacifique, à la fin du XIXème siècle). Cependant, nichée dans son écrin de montagnes, à la jonction des Ríos Simpson et... Coyhaique, elle offre calme et sérénité.

 

SANY3250.JPGLa vallée du Río Simpson vue depuis Coyhaique

 

DSCF0487.JPGUn coucou à Philippe, qui est décidément connu jusqu'à Coyhaique...

 

Promenons-nous dans les bois ! (26/02)

 

    Notre deuxième jour sur place est l'occasion d'une charmante et instructive journée de marche dans la Réserve Nationale de Coyhaique. Située à cinq kilomètres de la ville (à pied bien sûr, pour éviter les frais de taxi !), on y accède par un chemin caillouteux et pentu. De part et d'autre de celui-ci, d'immenses villas à baies vitrées se construisent, devant offrir de magnifiques points de vue sur la vallée. Peu avant la cabane des gardes forestiers, un enclos nous réserve une drôle de rencontre. Des lamas... assez exceptionnels ! Ces bêtes ont une expression quasi-humaine dans les yeux. Leur propriétaire ayant dû égarer sa tondeuse depuis longtemps, ils ont une fourrure de mammouth et en ont presque le volume. Mais le meilleur est à venir : le cri de guerre du quadrupède ! Et effet, celui-ci semble livrer un combat sans merci aux chiens du quartier, et c'est quelque chose d'hilarant que d'entendre ces immenses boules de poil, regroupées en un front solidaire, pousser une sorte de caquètement ridicule pour faire fuir l'inconscient qui avait décidé de nous emboîter le pas...

 

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    Dans la réserve, qui s'étend au pied du Cerro Cinchao (1361 mètres), on change fréquemment d'écosystèmes. Comme nous l'explique un garde, la pression humaine, très forte au début du XXème siècle, a grandement dégradé la forêt : ainsi, une loi de colonisation datant de 1937 a été la porte ouverte à un important désastre écologique, les colons ayant allumé de gigantesques incendies pour défricher les territoires boisés concédés. Conséquence directe, des arbres natifs comme les immenses lengas (sorte de hêtre patagon), tordus et inquiétants, cohabitent avec des conifères introduits récemment. Bien adaptés au climat local, ces derniers ont favorisé la reforestation pour la plus grande joie des pumas hantant les lieux (paraît-il...). L'hiver, la neige ici abondante (il y en a eu plus d'un mètre en juillet-août 2009, ce qui explique la grande isolation de la Région d'Aysén, très dépendante économiquement d'approvisionnements extérieurs aux coûts prohibitifs) emporte sous son poids les vieux arbres, jonchant les sous-bois de troncs morts rongés par les xylophages. Mais malgré ces airs de forêt de Brocéliande, la réserve ne manque pas de charmes et nous aurions pu y passer plusieurs jours, au calme d'une de ses lagunas (avis à ceux qui passeraient par là : il y a de bons coins de camping, et personne pour vous déranger).

 

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¡ Patagonia sin represas ! (26/02)

 

    A notre retour, nous tombons sur une manifestation. Depuis notre arrivée, c'est la première expression directe d'un mécontentement social à laquelle nous assistons. Si le continent sud-américain regorge de revendications, le Chili, pays conservateur, en est avec la Colombie un de ses plus mauvais porteurs. La majorité des Chiliens ne semble en effet pas vraiment sensible aux sirènes progressistes. En maintenant un niveau de vie relativement supérieur à ses voisins (merci le cuivre !), les gouvernements en place parviennent en effet à endormir les populations, et les inégalités sociales vertigineuses et croissantes dans la répartition des richesses sont pour l'instant acceptées sans soubresaut. L'ultra-consommation à l'européenne ou mieux, à l'américaine, est reine. Ici aussi, les immenses supermarchés monopolistiques poussent comme des champignons (signes de la bonne santé d'une société ?!), avec leurs cohortes de vigiles, de propineros – ces étudiants qui viennent pour quelques pièces remplir en bout de caisse les sacs plastiques à la place des clients –, et de réclames colorées, à l'aube de cette rentrée des classes australe.

 

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    Ainsi, si nous avions donc plus été habitués à voir les locaux errer dans des temples sacrés répondant aux noms de Bigger ou encore d'Unimarc, qu'à battre les pavés des Plazas de Armas au son des mégaphones, c'est bien une manifestation qui arrive en face de nous. Bon enfant, elle a pour origine les projets de construction d'un nombre encore indéterminé de barrages hydroélectriques dans la région (sur les Ríos Baker y Pascua), projets qui pourraient peser comme une grave menace sur l'intégrité environnementale du territoire. L'implantation d'immenses pylônes et, surtout, les inondations créées par les retenues, bouleversant les écosystèmes (extinction d'espèces animales, modification du climat et accélération de la fonte des glaciers locaux, ...), défigureraient effectivement une zone jusqu'à présent "réserve de vie" et vouée à la nature et au tourisme.

 

    Si la crise réelle d'approvisionnement énergétique touchant en particulier Santiago, à deux mille kilomètres d'ici (en un jacobinisme très similaire à celui de la France, le Chili assiste en effet à la croissance déraisonnable de sa capitale), ne semble pas être ignorée des protestataires, l'apport des centrales d'Aysén ne se produirait pas avant 2015 et ne résoudrait en rien les problèmes évoqués à l'heure actuelle. Selon les manifestants, sous la puissance des intérêts commerciaux privés, il n'y aurait pas de volonté politique pour prêter une oreille attentive aux alternatives proposées, que ce soit via un autre modèle de développement économique (un usage énergétique plus raisonnable et un abandon des politiques ultra-libérales) ou la création de financements destinés aux énergies renouvelables (mais je serai totalement objectif en écrivant que, plus au Nord, nous avons vu aussi des affiches "Non aux éoliennes !").

 

    C'est donc aux cris de "¡ Patagonia sin represas !" (Patagonie sans barrage) et de "¡ Chile libre !" (Chili libre) "qu'environ cinq cents personnes se sont jointes à la marche contre les barrages convoquée par les diverses organisations qui s'opposent aux projets hydroélectriques d'Energía Austral et HidroAysén" (selon un extrait du journal local). La manifestation s'est poursuivie tard dans la nuit à l'occasion d'un petit festival musical alternatif, sur la pentagonale Plaza de Armas. Mais pas sûr que les chansons engagées (de la variété au rap métal...), ni les slogans du public aux looks rasta ou loup de mer, ni même les petits autocollants revendicatifs qui fleurissent actuellement à Coyhaique sur les vitres des maisons suffisent à sensibiliser les autorités locales. Je tenais donc à faire connaître en quelques mots cette cause oubliée mais ô combien importante (la Patagonie chilienne est une des principales réserves mondiales d'eau potable...).

 

SANY3708.JPGLa Laguna Verde vue par Asuka (RN Coyhaique)


Quand destruction environnementale et pauvreté sociale se croisent...


    ...même à l'autre bout de la Terre, c'est que notre monde va mal. Chaque jour, l'humanité semble oublier qu'une croissance économique illimitée est le plus court chemin vers notre autodestruction. Et ce qui me surprend, c'est que l'on finisse toujours par pardonner les puissants ou par trouver des excuses à leur soif d'ambitions personnelles, comme si le chaos était bien plus naturel que la solidarité, et que l'attraction pour l'argent était inévitable !

 

Coyhaique, le 27/02/2011

 Guéno

 

NB : Jeu-concours, troisième partie (cf. article du 08/02/2011) ! Nous avons décidé cette fois-ci de viser encore plus haut. Botanistes, à vos encyclopédies !!! Il y a ci-dessous trois photos prises par nos soins (dans la RN de Coyhaique). A vous d'essayer d'identifier ces trois exemplaires de la flore de Patagonie (oui, on sait, c'est difficile, c'est pourquoi on vous laisse jusqu'au 1er Mai...). On donnera dix points par bonne réponse (30 points sont donc en jeu, en attendant bientôt les résultats du concours de jeux de mots du 19/02/2011).

 

Numéro 1 : SANY3257.JPG

 

Numéro 2 :SANY3249.JPG

 

Numéro 3 (c'est bien un bambou, mais lequel...) :DSCF0502-crop-.JPG

 

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Auré 20/03/2011 21:45



Et pour le numéro 3, le bambou, je tente le Chusquea
culeou!


Biz biz



Guéno 21/03/2011 15:59



C'était la bonne réponse ! Mais ma maman est passée avant Tu récoltes donc 10 points pour l'Araucaria...



Auré 20/03/2011 21:33



Pour le numéro 2 : Araucaria. Le genre Araucaria est l'un des trois genres de la famille des Araucariacées appelé communément pin du Chili. Le genre doit son nom à la région d'Araucanie au Chili dont sont originaires deux espèces du genre.


Et suspens encore pour le numéro 3... J'y retourne !



Guéno 21/03/2011 15:58



Là, tu nous impressionnes, car la qualité de la photo n'était pas géniale !!! Tu fais vraiment preuve de la même pugnacité que sur les pistes d'athlé A noter : l'Araucaria produit des pignons comestibles, qui étaient la base de l'alimentation des indiens Pehuenches.



Auré 20/03/2011 21:28



Salut les voyageurs !


Ravie de lire votre prose à nouveau et de voir que vous n'oubliez pas nos neurones...


Alors pour la fleur n°1, je propose : Le copihue (Lapageria rosea).


Je continue les recherches pour les deux autres !


Gros bisous !



Guéno 21/03/2011 15:56



Belle recherche Auré, tu n'étais pas loin. Le Copihue, qui se rencontre au Chili (il existe en rouge et en blanc), ressemble en effet énormément au Fuchsia magellanica (cf. post ci-dessus,
quelqu'un a déjà trouvé), mais il n'a pas le pistil qui dépasse des pétales...



GUITTARD 19/03/2011 16:51



Un peu difficile votre jeu :


pour la fleur : (oenotheraceac) fuchia magellanica


pour le bambou : chusquea culeou


C'est peut-être faux.


Nous vous suivons toujours à la trace


Bise


Michel et Eliane



Guéno 21/03/2011 15:46



Pour la fleur, l'orthographe exacte est Fuchsia magellanica, mais félicitations maman, tu as trouvé !! Et pour le bambou, tu as fait très fort : il s'agit bien du Chusquea culeou, appelé
localement Colihue. Vingts points donc dans ton escarcelle.


PS : on ne laisse pas de traces !



Pierrette 14/03/2011 23:51



Toujours aussi incroyablement bien détaillé ce voyage. Je vous suis même si je ne l'écris pas.Et ton espagnol Guénolé, avec cette immersion? Grosses bises



philippe 14/03/2011 21:22



Ô merci pour avoir trouvé ce poteau nominatif !  je me sens maintenant trans planté en patagonie, exposé aux ardeurs du soleil et aux urines de lamas: si ils sont aussi humain de
comportement que leur rostre le laisse supposer, faudrait pas s'étonner qu'il pissent debout!  bon enfin les serrano sont accueillants. En tout cas bravo pour le blog magnifique où j'aime à
flaner même si je n'écris pas souvent. Mais je suis là...la preuve. bises à tous les deux, et la main au lama



Guéno 15/03/2011 02:59



Quelle plume, Philippe ! Toujours aussi poète :)



Cécile Calmes cazalets 14/03/2011 20:01



Plus de nouvelles depuis le 27 février! Mais vous êtes passés où? Bon c'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de lecteurs mais quand même...Vous boudez?


Au plaisir de vous lire!


Cécile



Guéno 15/03/2011 02:59



Détrompe-toi, le blog tourne plutôt bien ; une vingtaine de visites par jour, ça me semble correct :) Mais nous sommes obligés de composer avec les manques d'inspiration, les jours sans internet,
les jours sans repos, etc... D'où ce retard de deux semaines environ !


Merci pour ton gentil commentaire. Je n'oublie pas tes contacts péruviens, je te tiendrai au courant ;)



Guéno 14/03/2011 00:54



Le blog est resté quelques temps sans nouvelle (la faute à une actualité chargée : beaucoup de transports ces derniers temps, et un tsunami qui nous aura pas mal tenu en haleine ici...), mais on
va essayer de profiter de notre séjour à Santiago du Chili pour rattraper notre retard.


La vague n'a fait finalement que des dommages mineurs sur les côtes chiliennes, et la famille d'Asuka va bien à Tokyo.


Une précision pour finir... J'ai écrit la conclusion de cette article avant le séisme et ses conséquences. Ca ne se voulait pas prémonitoire :(


La bise à tous


G