Il est cinq heures, Encarnación s'éveille... (05/04/2011 - Encarnación)

par Guéno  -  5 Avril 2011, 07:28  -  #Carnet de route

Bienvenue au Paraguay (03/04)


    Non, nous ne fuyons pas la justice ! Aucune envie non plus de nous livrer à une quelconque contrebande... Si nous avons décidé de nous rendre au Paraguay, c'est justement pour aller au-delà des clichés et pour nous faire une meilleure idée d'un pays traditionnellement boudé par les voyageurs qui sillonnent l'Amérique du Sud.


    Après le passage sans souci du Puente International San Roque González (et de la frontière par la même occasion), le bus nous dépose au terminal alors que la nuit résiste encore. Il est cinq heures, Encarnación s'éveille... Pas d'autre choix que d'attendre le lever du soleil. Epuisé, je somnole sur un banc. Asuka croque tout ce qu'elle a sous les yeux : un clochard s'étire et se frotte les paupières, des vendeurs de montres contrefaites guettent déjà le client ; à quelques mètres, armés de carnets de billets, des employés des compagnies de bus essaient de vendre les premiers départs de la matinée. Pour clore le tableau, une jeune femme au regard schizophrénique semble attirée comme un aimant par les longs cheveux noirs d'Asuka, qu'elle vient toucher en nous adressant des propos incompréhensibles.

 

terere 1Vendeurs de montres en pleine discussion dans le terminal d''Encarnación (Asuka)

 

terere 2En attendant que le jour se lève... (Asuka)

 

    Vers sept heures, des enfants arrivent avec de grandes pochettes sous le bras (le poids d'un cartable...) pour vendre les journaux. D'autres s'installent pour une nouvelle journée à cirer les chaussures. Tous ces mômes d'à peine huit ou dix ans iront-ils à l'école ce lundi ?

 

SANY4754La cathédrale d'Encarnación


    Nous sommes soulagés lorsqu'un café nous ouvre enfin ses portes en face du terminal, et plus encore lorsque nous trouvons une chambre où achever cette courte nuit. Lorsque nous ressortons, la ville est silencieuse. Autant la gare routière paraissait animée d'une agitation frénétique, autant Encarnación semble endormie en ce dimanche après-midi. Seuls quelques colibris, ventilateurs ailés et zélés, virevoltent dans les lapachos roses à la recherche de nectar. Pourtant, un charme agréable se dégage de ces rues écrasées de soleil. La "perle du Sud" ne s'éveillerait-t-elle que pour son grand carnaval annuel en Février ?

 

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Un lapacho (arbre sacré des Incas) à côté de la gare routière


    Sur la Plaza de Armas, ornée d'un immense portique destiné aux célébrations prochaines du bicentenaire de l'indépendance du Paraguay, des enfants jouent à l'ombre d'un jardin japonais. Je retire 1,5 million de guaranis à un distributeur automatique (soit environ 250 euros) : plus que le salaire minimum local. On va pourtant dépenser cet argent en moins d'une semaine, et ce sans faire aucun excès. Une nouvelle fois, cela fait réfléchir...


    Le soir, nous dînons pour la plus grande joie d'Asuka dans un restaurant japonais, avec de vrais plats comme au Japon (ce qui est assez rare pour être souligné !), mais une clientèle plutôt chinoise. Il s'appelle "Hiroshima", et on le recommande aux amoureux du "pays du soleil levant" qui se seraient égarés au Paraguay.

 

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La Plaza de Armas d'Encarnación


Une merveille : les ruines de Trinidad (04/04)


    Trente minutes d’attente sur nos sièges d'autobus, trente minutes de défilé. Un défilé ininterrompu de vendeurs informels ! Plus besoin de faire ses courses, tout se vend dans l’étroite allée du vieux transport en commun déglingué qui va nous mener dans la campagne au Nord d'Encarnación : montres, téléphones portables, chipas (sortes de pain très nourrissant fabriqué avec de la farine de manioc, des œufs et du fromage), fruits, boissons gazeuses, maquillage, parfums, … Un sourd (ou prétendument) dépose sur les genoux de chacun de petites images avec des paroles bibliques : contre toute attente, certains les conservent en laissant de la menue monnaie. Les images "Panini" locales ? D’autres commerçants ambulants continuent de tenter leur chance alors que le véhicule a déjà démarré. Louvoyant entre les passagers qui n’ont pas eu le bonheur d’obtenir une place assise, ils proposent, par-dessus têtes et sacs à dos, peignes et jouets en plastique. Un dernier, plus inspiré, se croit sur le plateau du "télé-achat". Vêtu d’une chemise à carreaux, il se retient comme il peut aux porte-bagages et crie, la sueur au front : "En premier, je vais vous présenter ce merveilleux appareil, qui dépasse par sa qualité tous ses concurrents, et dont vous ne regretterez pas l’acquisition, etc, etc". Et, sous les regards ébahis (ou endormis) de vieillards, de paysannes et de lycéens, il présente tour à tour antennes TV, cadenas, lampes et multiprises.


    A la sortie d’Encarnación, les paysages font songer à l’Afrique des grands lacs : des routes en latérite tranchent telles des langues de feu sur de douces collines verdoyantes ; des étendues d’eau saumâtre viennent éteindre en douceur cet incendie de couleurs. Dans le bus, le même CD continue de tourner en boucle, entêtant…


    A Bella Vista, capitale nationale de la Yerba Mate (par décret !), nous sommes accueillis par un monument gigantesque dédié à l’incontournable infusion. Le village offre des visages charmants : des bananeraies, des papayers, ainsi que des papillons traçant des rêves dans les jardins fleuris. Cette aisance n’est qu’une des facettes du Paraguay : d’un côté, des richesses accumulées grâce à l’exploitation des terres, concentrées dans quelques mains heureuses (comme dans cette colonie prospère de Bella Vista, composée majoritairement d’émigrés allemands venus au début du XXème siècle, à l'image aussi de sa voisine Hohenau) ; de l’autre, une misère sans nom. Malheureusement pour nous, l’usine de transformation de la yerba mate ne nous ouvre pas ses portes. Nationalisée il y a peu par le gouvernement paraguayen devant l’assaut d’entreprises brésiliennes, la fameuse feuille subit en effet de nombreuses épreuves avant son empaquetage (chauffée à 400 degrés, moulue, séchée, puis conservée pendant deux ans).

 

SANY4669L'usine "Pajarito" de Bella Vista

 

    A la Santísima Trinidad del Paraná, la reducción, ancienne mission jésuite, nous laisse sans voix. Un vrai coup de cœur que ce site classé Patrimoine Mondial par l'UNESCO ! Fondé en 1706, l'endroit, à l'image de ses jumeaux du Nord-Est argentin, était destiné à intégrer les indiens dans le système colonial, afin de placer leur structure tribale sous le contrôle de l'Etat : un bon moyen de pacification lorsque les ressources militaires montraient leurs limites. De plus, le projet permettait d'«humaniser» les peuples locaux (selon la conception des Jésuites), de les endoctriner et de les éduquer au christianisme, en les forçant à abandonner leurs antiques superstitions. Sur place, le complexe est d'une impressionnante immensité : une église aux détails baroques, une place, une résidence pour les pères, les habitations des indiens, des ateliers, des entrepôts de nourriture, et plus de huit hectares de terrains agricoles (huerta). Cette utopie de missionnaires, dont le fonctionnement était basé sur une grande solidarité, dura jusqu'à l'expulsion de l'ordre jésuite en 1767. Celui-ci était jugé trop proche des indiens, et soupçonné de détourner des fonds, alors que sa richesse venait plus de sa saine organisation que de la possession du légendaire métal précieux.

 

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    Aujourd'hui, en ce lieu, tout n’est que quiétude et jeux de couleurs : le vert des herbages, l’ocre des vieilles pierres, le bleu du ciel et l’or du soleil brûlant. Aucun visiteur à part nous. Seuls quelques gardiens, roupillant à l’ombre d’un grand arbre, assurent une présence humaine : nous pourrions tout piller, pierre par pierre, sculpture par sculpture, sans qu’ils ne s’en aperçoivent. Et cela fait du bien, cette douce insouciance, bien différente de la surveillance panoptique des musées et des monuments historiques de nos contrées, aseptisés et parfois sans saveur. En bref, c'est un moment à vivre.

 

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    Nous terminons l’après-midi par une agréable promenade sous la selve de la carrière dont furent extraites les pierres destinées aux reducciones. Le long des chemins pavés de Trinidad, nous sommes accompagnés par le sourire des habitants, jamais avares lorsqu’il s’agit de partager un tereré (mélange d'eau, de glace et de yerba mate, éventuellement accompagné de menthe, de citron ou de verveine).

 

SANY4753Promenade dans le village de Trinidad


    Dans le bus du retour vers Encarnación, je scrute les visages de ceux qui m’entourent. Très blanche et très blonde, une jeune fille exhibe de grosses lunettes de soleil à l’image d’une touriste américaine, mais son espagnol ne trompe pas : il s’agit bien d’une locale, sans doute descendante d’émigrés allemands ou ukrainiens. Un homme, dans la rangée suivante, arbore de manière certaine des traits japonais. Plus loin, deux lycéennes : sans nul doute, le sang guarani coule dans leurs veines, à voir leur peaux brunes et leurs visages fins... Assurément, ce pays offre une grande diversité !


    Un grand bruit et une perte d'essieu plus tard (rien que ça !), et nous voilà en rade sur le bord de la route. Il ne nous reste plus qu'à attendre un autre véhicule... L'incident oublié, la soirée nous offre l'occasion d'une intéressante discussion avec le couple qui gère l'Hôtel Germano où nous résidons. Lui a des origines allemandes, elle japonaises, et les deux ont le sens de l'accueil. Il nous expose sa vision du Paraguay et de ses difficultés actuelles : la mentalité méfiante d'une grande partie de la population de l'intérieur, marquée par trente-cinq ans de dictature ; le sensationnalisme de la presse locale, qui donne selon lui une mauvaise image du pays, alors que celui-ci a déjà des difficultés à se faire connaître à l'international (et pourtant, le gouvernement réalise en ce moment de gros efforts de promotion du tourisme) ; les difficultés politiques et économiques récurrentes. Une bonne introduction en tout cas à ce qui nous attend !

 

 

Encarnación, le 05/04/2011

Guéno

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Clotilde 25/06/2011 23:59



AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHH !!! Guénoléééé ! Tu n'as plus de main droite !!!!!


... C'est terrible ... mdr


Dis Asuka, tu choisis les lapachos ou les sakuras ? :D


Trop beau le Paraguay en tous cas :)



Guéno 26/06/2011 04:16



Rassure-toi Clotilde, j'ai vaincu le monstre !! Quant à Asuka, elle me dit qu'elle restera toujours fidèle aux sakuras. Biz



yuko fukai 14/06/2011 10:55



飛鳥ちゃん、ゲノレくん お元気ですか? お手紙ありがとう。 絵がとても じょうずに なりましたね。 私たちもおばあちゃんも元気にしています。 とうきょうはだんだん 暑くなってきました。 飛鳥ちゃんたちは、今 子供たちのめんどうを 見ているのですか。 大変 だと思いますが がんばって くださいね。 ではからだに 気をつけて すごしてください。



A et G 26/06/2011 04:27



Traduction :


Chers Guénolé et Asuka,


Comment allez-vous ? Je vous remercie pour votre carte. Asuka, tu as fait beaucoup de progrès en dessin. Toute la famille va bien, y compris ta grand-mère. Il fait de plus en plus chaud à Tokyo.
Est-ce que vous vous occupez des enfants ? Je pense que c'est difficile, alors bon courage ! Prenez bien soin de vous.


Réponse :


Tout va très bien. L'expérience avec les enfants fut passionnante, mais nous venons de quitter le foyer depuis peu... pour reprendre la route.